Trop nombreux sont les exemples autour de moi d’entrepreneurs qui se trompent d’objectif ou plutôt qui, je pense, ont oublié d’avoir un objectif.
Le processus de création d’une entreprise est sympathique et attrayant1.
Il permet par exemple au « porteur de projet » (je vais revenir sur projet versus entreprise un peu plus loin) en poste de salarié de laisser aller son inspiration librement là ou son chef lui demande bien souvent d’exécuter et mettre en œuvre au plus près du plan dicté. Il permet à l’inemployé de se sentir utile et de réintégrer dans la société. Il permet au rêveur de vouloir changer le monde et au petit malin de bénéficier des mesures sociales « coup de pouce » pour créer son propre emploi. Un pays de créateurs d’entreprise et d’auto-entrepreneurs cache peut-être un pays dont les cadres s’ennuient, se sentent maltraités ou insuffisamment reconnus et je parle ici autant des Etats-Unis d’Epinal que de notre beau pays.
Créer c’est aussi s’exprimer sans autres limites que ses connaissances, qui pourront être complétées pour l’occasion sur le sujet choisi. Sans autres limites que celles administratives qui ne sont pas si nombreuses contrairement aux a priori. J’ai dans mon expérience personnelle crée une dizaine de sociétés tout en étant incapable de renouveler ma carte vitale perdue depuis bientôt cinq ans (merci Houda d’avoir tout de même réussi à m’affilier à une mutuelle).
Puis rapidement seront atteintes les limites financières2. Mais rapidement justement est souvent un leurre dans un monde où les services et le domaine tertiaire sont omniprésents. Un monde où l’on souhaite commercialiser son jus de cervelle et ses kilo-octets de code informatique ou de graphismes peut être pris a tort pour un monde où le coût de création du produit vendu est nul et la marge énorme. Un jour un investisseur né à l’époque paléolithique3 m’a dit qu’il fallait toujours rajouter 50% de coûts ou un an de retard pleines charges et retirer 50% des revenus du plan d’affaire4 le moins optimiste pour essayer de s’approcher d’une forme de réalité, la nature étant moins généreuse et le temps des affaires plus long que la plus large des colonnes Excel.
A propos du rapidement donc, je souhaite ici attirer l’attention du lecteur sur ce qu’il peut signifier pour le créateur et sa famille. Les problèmes financiers apparaissent soit quand le plan ne se déroule pas comme prévu et que les ressources sont inférieures aux besoins mal évalués ou au retard de temps accumulé parce que c’est de l’argent le temps, soit encore plus simplement quand les moyens n’ont juste pas été identifiés ou définis au départ car l’envie de créer était plus forte que toute considération matérielle.
Donc si le rapidement est tout de suite ou quelques mois après le début de l’aventure alors les conséquences sont du type «frustrations » parce que l’on a jamais les moyens d’entreprendre dans ce pays. Si le rapidement est vers la fin des droits sociaux type Assedic pour créateur d’entreprise alors la frustration s’accompagne de la fin du rêve de liberté et le retour à la case salarié qui est d’autant plus difficile que non souhaitée. Plaie d’argent n’est pas mortelle ici.
Enfin si le rapidement est reculé force de crédits, prêts et autres rallonges de la famille et amis, on change de catégorie de problème et les conséquences peuvent être dramatiques pour l’entourage de l’entrepreneur.
Fixer une limite personnelle réaliste évitera le dernier cas ci-avant qui est tout de même le plus problématique. Je pense qu’il est essentiel d’une part de partager avec sa famille les raisons qui peuvent pousser vers l’aventure et le risque associé mais aussi les frustrations qu’entraînerait la retenue de cette envie. Je pense qu’il est nécessaire d’autre part que les limites collectives des efforts et concessions sur la future « douce vie » d’avant soient fixées. En résumé, cela revient à se dire à partir de quand l’on s’arrête, quel critère de temps ou d’investissement sonnera le glas du projet et le début d’acceptation de l’échec. Le problème ici est que l’entrepreneur optimiste peut saisir n’importe quel signal « positif » comme un nouvel air du vent qui a tourné, n’importe quel rendez-vous accepté comme le potentiel contrat tant attendu, n’importe quelle nouvelle idée comme un leçon apprise du marché qui apportera l’avantage marché décisif. Rester objectif est difficile, accepter l’échec l’est aussi, je peux en témoigner. Acquérir le réflexe de garder le recul et voir la situation de manière froide et objective sans pour autant perdre la passion en ce que l’on fait et croit n’est pas donné à tout le monde je pense. Je me souviens d’avoir passé une soirée de premier de l’an à me dire que l’année n’avait pas été porteuse du tout et que je n’allais certainement pas pouvoir continuer comme cela jusqu’au réveillon suivant, m’être promis de ne plus jamais être dans cette situation lorsque je change de calendrier et d’agenda papier.
Revenons-en à l’objectif initial, le pourquoi l’on fait les choses que j’affectionne tout particulièrement. Pourquoi l’on crée des boites ?
Il faut être réaliste, beaucoup de bonnes idées ne valent rien. J’entends par là qu’elles ne valent rien sur le marché des valorisations d’entreprise et personne ne le dit aux « porteurs de projet ». Personne n’explique qu’il ne faut pas se tromper d’objectif. Projet justement, le mot est très mal employé ici car il ne s’agit pas de créer un projet mais de créer une entreprise, une boite, un agent économique collecteur de taxes et divisé en parts sociales, actions ou obligations plus ou moins convertibles ! L’ancien cadre peut confondre son propre « projet » et le budget qu’il aura eu à gérer dans une grande entreprise, sans autres conséquences quand il n’est pas respecté que de risquer de ne pas être renouvelé mais tout de même assumé par Corp bien entendu.
Alors notre créateur d’entreprise, qui lui demande s’il imagine créer son emploi et auto-générer ses revenus sur le long terme dans une entreprise rentable ou de créer une entreprise qu’il vendra le moment venu pour faire fortune et se constituer un patrimoine ? Personne ne lui demande cela.
Dans le premier cas si l’ambition de croissance du projet est limitée et que l’affaire créée a pour premier objectif de générer des revenus à l’entrepreneur, il sera important pour lui de mesurer le prix à payer pour sa liberté. En effet il n’aura certes plus de hiérarchie et de lien de subordination avec son employeur mais au prix de revenus certainement ni garantis ni stables, de taches administratives nombreuses et d’exigences non moins précises du fisc et autres organismes qui sauront lui rappeler qu’une entreprise par nature dépense de l’argent. Le risque est qu’au bout de deux à trois ans l’entrepreneur ne s’aperçoive que le prix à payer pour sa liberté est trop élevé pour lui est qu’il est plus simple pour lui de redevenir salarié.
Si l’ambition est de créer une entreprise qui sera conservée longtemps et qui doit apporter à son fondateur des revenus de salaire et de dividendes plus importants ou très importants, le sujet des moyens et de l’investissement du fondateur et de ses actionnaires apparaît. La grande majorité des PME qui ont des problèmes de trésorerie. Le dirigeant en veut à son banquier mais ce dernier considère qu’il n’a pas à financer le risque de la croissance de l’entreprise (aka le patrimoine du ou des actionnaires). Je pense que ce débat mérite un autre post sur mon blog.
Dans le deuxième cas, celui ou l’entrepreneur se lance pour faire fortune en revendant sa start-up Internet ou Bioquelquechose, l’approche entrepreneuriale est très spécifique et malheureusement très médiatique. On ne peut pas prendre exemple sur Steek, Deezer ou Dailymotion avec une idée qui ne vaut rien sur le marché des acquisitions d’entreprise. Si ces tours de table réunissent autant de moyens en provenance de fonds spécialisés dans le financement technologique, c’est que ces sociétés prennent une place stratégique dans l’économie future. La valorisation de ces entreprises est directement liée à l’intérêt stratégique qu’elles représentent et leur potentiel de revenu futur et n’a rien à voir avec la situation souvent critique de leurs comptes annuels. Le problème de la médiatisation de ces phénomènes dans la presse spécialisée5 peut faire rêver notre entrepreneur. Retour ici à la case « que vaut l’idée » et ne pas se tromper d’objectif.
Bon alors me direz vous, pourquoi je crée ma boite ? Alors je réponds tout d’abord qu’il s’agit d’une excellente expérience de voler de ses propres ailes. Cela vous aidera au moins à mieux comprendre certains problèmes d'entreprises dont vous ne soupçonnez même pas l’existence. Ensuite je peux dire qu’il est un plaisir particulier à voir ses idées se réaliser, prendre corps et forme. Il est un plaisir intense à voir un client confirmer que l’on a raison en acceptant de payer pour le service que l’on a imaginé. Tous les entrepreneurs ne sont pas là pour faire fortune et dans ceux pour qui il s’agit d’une motivation tous n’y arriveront pas. Au pire si cela ne marche pas vous pourrez toujours dire que « si vous n’aimez pas mes idées, ce n’est pas grave j’en ai d’autres » (Marshall McLuhan).
1 Pour rappel 27% des Français veulent créer leur boite (13 millions d’actifs) quand 620.000 le font pour de bon en 2010
2 La majorité des sociétés créées ont un capital de départ inférieur aux coûts de création eux-mêmes (sic !), la moyenne nationale est inférieure à 8000e
3 Merci Jacques d’avoir investit dans Goupil
4 On dit business plan ou BP pour modéliser ou tenter de modéliser le futur ou P&L pour les plus seniors
5 Et plus si affinités dans des cas comme Facebook qui légitimement a envahi les médias traditionnels car la révolution est là plus profonde pour la société et l’entreprise viable et durable